Le portrait du Roi Louis XIV

                De tous mes souvenirs de vieux peintre, moi, Hyacinthe Rigaud, je sais bien quel est celui que vous rêvez d’entendre ! Ne prenez donc pas cet air innocent… C’est avec politesse que vous écoutez l’histoire de ma mère, Maria Serra, ou celle des artistes qui m’ont aidé à mon arrivée à Paris, mais vous ne vous intéressez qu’à une seule chose, le portrait du roi… Allons donc ! J’y suis habitué. C’est aujourd’hui une belle journée, et je me suis levé du bon pied. Puisque vous y tenez tant, je vais tout vous raconter.

                C’était il y a bien longtemps, un temps que la plupart d’entre vous n’avez pas connu : l’an 1700. Notre bon roi Louis XIV régnait alors sur la France. Voilà dix-huit ans qu’il avait installé sa cour au château de Versailles, cette merveille que toute l’Europe nous envie aujourd’hui. Il venait de sortir victorieux de sa dernière guerre et de conquérir Strasbourg, Toul, Metz et Verdun. Sa succession semblait assurée en la personne de son fils, Monseigneur le Dauphin, qui lui avait lui-même donné trois petits-fils. Sa gloire était plus brillante que jamais… tout comme la mienne, bien sûr ! J’étais alors le plus fringuant des quadragénaires. Je venais enfin d’être reçu à l’Académie royale de peinture et de sculpture, à la fois comme portraitiste et peintre d’histoire, et je comptais parmi mes modèles Monsieur frère du roi, Monseigneur le Dauphin, son cousin le duc de Chartres, ou le célèbre abbé de Rancé, ce fameux mystique reclus en son abbaye de La Trappe… Mon succès était éclatant. J’avais même représenté le roi, à deux reprises en 1691 et 1694. Mes portraits avaient été appréciés, et mon atelier avait dû en exécuter un certain nombre de répliques, mais je n’étais pas pleinement satisfait : ce n’étaient pas des commandes du souverain lui-même et je n’avais, surtout, pas obtenu de séance de pose. Quoi ? Je vois à votre mine que vous êtes étonné. Pensiez-vous que Sa Majesté accordait du temps à chaque peintre souhaitant le représenter ? Naïf que vous êtes ! On voit bien que vous ne vous êtes jamais fait peindre... C’est très long, et notre roi a tant d’autres occupations... Il accorde une séance tous les dix ans, environ. Les autres peintres ne peuvent que s’inspirer de la toile de l’heureux élu pour recopier son visage à l’infini. Les graveurs font de même, et les dessinateurs, et les fabricants de médailles... En 1691 et 1694, j’ai dû moi-même les imiter. Et croyez-moi : j’en étais bien désolé ! Heureusement, la chance a fini par me sourire… mais par des voies bien détournées 

                Voilà bien des années que le roi d’Espagne, beau-frère de notre souverain Louis XIV, était souffreteux et malingre. L’Europe l’avait souvent cru à l’article de la mort, mais il avait toujours survécu. Son état l’avait cependant empêché de procréer, et il demeurait sans héritier, le dernier de sa lignée. Nul ne savait qui allait être choisi pour lui succéder. Cette question ne pouvait manquer de m’intéresser, moi qui ai vu le jour au pied des Pyrénées, mais j’ignorais ses conséquences sur ma propre destinée… Le roi d’Espagne mourut le 1er novembre 1700. Par son testament, il décida que Philippe, deuxième petit-fils de Sa Majesté Louis XIV, monterait sur son trône après lui. Quelle surprise ! Quel étonnement ! La chose vous paraît peut-être naturelle aujourd’hui, mais à l’époque, nul ne s’y attendait. La nouvelle mit plus d’une semaine à parvenir à Versailles et, le 12 novembre, Louis XIV décida d’accepter le testament. Le nouveau roi en était peut-être le plus surpris… C’était un bel adolescent un peu mélancolique, d’une extrême blondeur, comme son père et sa grand-mère espagnole… Évidemment, il n’avait jamais été représenté en futur roi : on décida donc de le faire peindre. Je ne sais auquel de mes amis je dois le bonheur d’avoir été recommandé pour ce travail, mais, le 1er décembre 1700, j’eus le privilège de le rencontrer pour une séance de pose. Elle fut brève. Le nouveau roi, Philippe V, semblait un peu effrayé à l’idée de quitter définitivement sa famille et sa terre natale, lui qui n’avait pas dix-sept ans… Il émit donc le souhait d’avoir avec lui à Madrid un portrait de son grand-père, notre souverain Louis XIV. Cela lui fut évidemment accordé, et madame de Maintenon promit personnellement d’y veiller. Le 4 décembre, le nouveau roi prit le chemin de l’Espagne, tandis que j’achevais son portrait dans mon atelier. J’appris peu après que je serais également chargé de peindre l’effigie de Sa Majesté, et que des séances de pose allaient m’être accordées.

                Quel honneur ! Quelle fierté ! Mais aussi, quelle responsabilité… Vous devinez, je pense, les sentiments qui m’assaillaient dans le carrosse qui, quelques mois plus tard, me ramenait à Versailles. J’avais déjà vu le roi, bien sûr ! Mais sans jamais m’approcher, ni pouvoir lui parler. J’étais donc bien songeur, les bras refermés sur ma petite toile… Quoi ?! Je vous vois à nouveau sursauter ! Vous pensiez que j’allais partir peindre le roi avec une toile plus grande que le carrosse ? Décidément, vous êtes bien jeune… ou, bien naïf ! Comme tous les portraitistes, lorsque je dois peindre hors de mon atelier, je me munis d’une petite toile, que je colle ensuite sur la grande composition finale. C’est beaucoup plus pratique ! Et je travaille sans dessin préparatoire pour le visage : sinon, tout serait beaucoup trop long... Sa Majesté n’a pas que ça à faire, voyons ! Oui ? Vous avez encore une question ?... Évidemment que je ne peins pas tout le tableau devant le modèle ! Il me faut des mois pour un grand format : personne n’a le temps pour ça ! Je me concentre sur le visage, et seulement le visage. Pour le reste, j’utilise des mannequins, des accessoires, ou mes élèves qui doivent tenir la pose, de longues heures durant… Voilà les pensées qui m’habitaient sur le chemin de Versailles. Je savais que j’y étais pour plusieurs jours et j’avais dû trouver à me loger. Nous étions deux semaines avant Pâques, en plein Carême. L’hiver, peu à peu, laissait place au printemps.

                À mon arrivée à la cour, j’appris que notre roi souffrait d’une attaque de goutte, ce qui m’inquiéta d’abord : serait-il en état de poser ? Voilà bien des années qu’il était sujet à cette si douloureuse irritation du pied. Mais on me fit dire qu’il était prêt et qu’il m’attendrait, le lendemain après-midi, dans l’appartement de madame de Maintenon. Madame de Maintenon… qui est cette femme ? À vrai dire, je serais bien en peine de répondre à cette question. C’était l’amie de notre roi, assurément. On dit qu’il l’avait épousée mais de cela… je ne pourrais pas jurer. Elle s’était, vous vous en souvenez, personnellement engagée à faire envoyer à Madrid le portrait de Sa Majesté. Pour cela, elle avait décidé de rentrer spécialement de Saint-Cyr, la maison d’éducation qu’elle avait fondée au bout du parc de Versailles, et où elle passait ordinairement ses journées. C’est vous dire à quel point j’étais intimidé en m’installant le lendemain dans son grand cabinet, au milieu de la journée... Pour être parfaitement honnête… moi qui étais habitué aux hautes fenêtres de mon atelier, j’aurais pu rêver meilleure lumière pour Sa Majesté que celle de cette petite pièce orientée au nord-est, à peine éclairée par une faible clarté… Plus que sa taille, c’est son brocart d’or à fleurs d’or et son damas rouge cramoisi qui révélaient la qualité de ceux qui vivaient ici.

                Je préparai mon chevalet pendant qu’ailleurs, le roi, devant ses courtisans, mangeait. Puis arriva la maîtresse des lieux, madame de Maintenon, qui fut d’une amabilité parfaite. « J’aime le roi d’Espagne mieux que Saint-Cyr », me dit-elle en riant, « que j’aime pourtant plus que jamais ». C’était pour elle un sacrifice que de renoncer à une après-midi dans sa maison d’éducation et elle espérait bien que le jeune Philippe V y serait sensible. Sachant que j’étais né à Perpignan, aux pieds des Pyrénées, elle me déclara que la tendresse entre les Espagnols et les Français était un vrai miracle, et que Dieu tournait les cœurs comme il lui plaisait. Nous nous doutions pourtant qu’une guerre risquait d’éclater… mais comment, alors, imaginer qu’elle allait durer treize années ? Madame de Maintenon m’annonça l’arrivée imminente du roi : « la goutte est venue à notre secours », me dit-elle dans un sourire : « sans elle, nous ne l’aurions pas tenu trois ou quatre heures ! » Et en effet, lorsque Sa Majesté arriva, ce fut dans une chaise à porteurs, dont il ne sortit que pour s’asseoir dans un somptueux fauteuil de velours cramoisi, dont le carreau était galonné et frangé d’or…

                Comment vous décrire ce moment ? La présence royale est indescriptible, et les mots me manquent. Sa Majesté fut fort aimable et il semble qu’elle avait déjà vu certains de mes tableaux : le portrait de son fils, notamment, que j’avais peint en 1697 devant la bataille de Philippsbourg, sa plus brillante victoire. Peut-être l’extraordinaire histoire du portrait de l’abbé de Rancé était-elle également venue à ses oreilles… Il me fit l’honneur de me parler avec la plus grande civilité, ce dont je fus, bien sûr, très honoré. Puis je me mis à travailler, sur la petite toile que j’avais préparée. Je sentais que Sa Majesté s’efforçait de rester immobile, quoi qu’il lui en coûtât. Madame de Maintenon était présente spécialement pour l’occuper, et lui permettre de deviser. Après tant d’années, m’est-il permis de rapporter certaines paroles alors en ce lieu prononcées ? Je ne sais si je puis oser… Peut-être fut-il question d’envoyer des armées en Espagne et une flotte en Amérique, sous le commandement du marquis de Château-Renault qui, quelques années plus tard, allait devenir mon modèle. Il est aussi possible que madame de Maintenon ait mentionné la grande faiblesse de Jacques II, le roi d’Angleterre détrôné, qui vivait malade et exilé au château de Saint-Germain-en-Laye. « Il s’en ira bientôt en l’autre monde », dit-elle, « où il sera mieux qu’en celui-ci. La pauvre Reine », son épouse, « pleurera seule son état. »

                Vers quatre heures, le roi commença à manifester quelque impatience. J’étais catastrophé : mon esquisse n’était pas du tout terminée ! Ma mine déconfite sembla l’amuser et il m’assura qu’il m’accorderait une seconde séance, au même endroit, le lendemain matin. Pour l’heure, Sa Majesté avait envie de partir à Trianon, et d’y rejoindre sa petite-fille, la duchesse de Bourgogne, qui y montait à cheval en compagnie de mesdemoiselles d’Enghien et de Bouillon. Des valets entrèrent pour l’aider à s’asseoir sur sa chaise à porteurs, et il sortit, suivi par madame de Maintenon. Je ramassais confusément mon esquisse, ma palette et mes couleurs tandis qu’on emportait mon chevalet. J’aurais bien du mal à vous décrire la soirée qui s’ensuivit. Je crois qu’épuisé, je m’étais endormi…

                Le lendemain, après son lever, le roi partit dans sa chapelle écouter le sermon car nous étions, je vous le rappelle, en plein carême, une quinzaine de jours avant Pâques, et un vendredi de surcroît. Cette chapelle n’était pas le grand et bel édifice que nous connaissons aujourd’hui, et qui était alors en travaux. C’était un espace provisoire, où Sa Majesté s’est pourtant recueillie pendant près de trente ans. Je l’aurais bien suivie, parmi la foule des courtisans, car je suis moi-même fort pieux, mais il fallait que je me prépare à me remettre au travail… Comme la veille, je me trouvais dans le grand cabinet de l’appartement de madame de Maintenon, que la lumière matinale éclairait plus vivement, pour ma plus grande satisfaction.

                Sa Majesté entra aux alentours de dix heures et demie, toujours en chaise, accompagné de madame de Maintenon et de la jeune duchesse de Bourgogne, qui avait déjà écouté avec lui le sermon. Je vis immédiatement, à son air, que sa crise de goutte avait empiré : bien qu’il demeurât impassible et maître de lui, comme il sied à un roi, il semblait souffrir d’une vive douleur. La duchesse de Bourgogne, qui venait juste d’avoir quinze ans, ne savait qu’inventer pour le distraire. Elle que j’avais vue en public sérieuse, mesurée, respectueuse, se fit soudainement causante, sautante, voltigeante, perchée sur le bras du fauteuil. Elle appelait madame de Maintenon « ma tante », afin de confondre le rang et l’amitié. Elle aurait, semble-t-il, volontiers joué sur ses genoux, ainsi que sur ceux de Sa Majesté. En attendant, elle leur sautait au cou, les embrassait, les baisait, les caressait… Voilà qui ne me facilitait pas la tâche, mais tout le monde riait de bon cœur et Sa Majesté sembla oublier sa douleur. Peu après midi, j’avais enfin fini. C’est à regret que je partis, mais un long travail m’attendait encore à Paris…

                J’avais défini la pose que je souhaitais donner au roi grâce à un modello, une esquisse de petite taille reproduisant l’ensemble de la composition de mon tableau, que Sa Majesté avait approuvée. Bien évidemment, il n’était pas question de le montrer assis dans un fauteuil, immobilisé par la goutte, tel que je l’avais vu. Comment ? Vous l’aviez cru, vraiment ?... Aucun portrait ne représente son modèle exactement comme le peintre l’a rencontré, sinon cela ne vaudrait la peine d’en commander ! J’ai imaginé revêtir notre roi du grand manteau royal de velours bleu, doublé d’hermine et semé de fleurs de lys brodées d’or, comme de nombreux autres artistes l’avaient fait avant moi. Il porte également la culotte des novices de l’ordre des chevaliers du Saint-Esprit, le plus prestigieux du royaume. À vrai dire, il s’agit d’une petite liberté de ma part, bien que je ne sois pas le premier… Nos rois sont les grands maîtres de cet ordre, comme en témoigne leur collier, et n’adoptent jamais le statut d’apprenti chevalier. Ces superbes jambes valaient bien un petit arrangement avec la vérité… Je tairai le nom de celui à qui elles appartiennent car il pourrait en tirer vanité : après tout, ses jambes sont aujourd’hui les plus célèbres de la monarchie… ! L’épée arborée par Sa Majesté est fameuse, elle aussi. C’est Joyeuse, l’épée de Charlemagne, celle que l’on utilise pour le sacre des rois de France. Elle est conservée à l’abbaye de Saint-Denis. Le sceptre et la main de justice, quant à eux, ont été forgés pour Henri IV, grand-père de Louis XIV et fondateur de la dynastie des Bourbons. Je ne sais plus comment je m’y suis pris pour les représenter. Me suis-je déplacé jusqu’à l’abbaye ? Ce qui est certain, c’est que le prieur a été sommé de me les prêter lorsque j’ai peint mes portraits de Louis XV, bien des années plus tard. Encore un honneur inédit !

                En septembre, le portrait de Sa Majesté était bien avancé. Madame de Maintenon me fit le suprême honneur de l’annoncer elle-même au roi Philippe V : « j’espère qu’il partira bientôt. Nous n’en avons point qui approche », écrivit-elle à ce souverain. Il fut néanmoins décidé de l’exposer un temps au château de Versailles, dans les grands appartements. Je ne peux m’empêcher de vous lire ce qu’en écrivit, en janvier 1702, le Mercure de France, ce si fameux journal que tout Paris s’arrache :

                « On a exposé le portrait du roi dans le Grand Appartement de Versailles. Il est en pied, avec l’habit royal. Cet ouvrage est de M. Rigaud. Jamais portrait n’a été mieux peint, ni plus ressemblant. Toute la cour l’a vu, et tout le monde l’a admiré. Il faut qu’un ouvrage soit bien beau et bien parfait pour s’attirer un applaudissement général dans un lieu où le bon goût règne, et ou l’on n’est pas prodigue de louanges. Sa Majesté, ayant promis son portrait au roi d’Espagne, veut tenir sa parole en lui donnant l’original, et M. Rigaud doit en faire une copie, qui est souhaitée de toute la cour. Quoiqu’on voie avec regret partir l’original, on en aurait bien plus de chagrin s’il n’était pas destiné au roi d’Espagne. »

                Quelle gloire de nouveau ! Quel éloge ! Mon nom, cité deux fois ! Pensez-vous que tous les portraits sont accueillis de la sorte ? Si tel est le cas, vous vous trompez très lourdement. Nous autres, peintres, ne sommes pas toujours si bien considérés par les courtisans. Le duc de Saint-Simon, par exemple, me parle et m’apprécie, mais je doute qu’il en fasse autant avec d’autres artistes. Madame de Maintenon elle-même ne cite jamais mon nom… Pour certains, nous sommes utiles mais interchangeables, et bien peu dignes d’admiration… Le dévoilement du portrait me valut, quoi qu’il en soit, une troisième séance de pose. Le matin du 19 janvier 1702, je retrouvai le grand cabinet de madame de Maintenon. Il faisait bien froid, la lumière était faible, et le roi n’avait que peu de temps à me consacrer. Sa Majesté témoigna néanmoins du plaisir qu’il avait eu à découvrir son portrait, et me parla de ses hésitations à l’envoyer en Espagne : ses courtisans regrettaient de s’en priver. Il avait décidé, dans un premier temps, d’en commander une réplique, qui me serait confiée bien sûr, et d’aviser ensuite. La goutte n’avait pas eu raison de lui et cette fois il se tenait debout, comme il convient à un roi, et il put s’asseoir sans aide dans un fauteuil. Le grand cabinet de madame de Maintenon était méconnaissable : la jeune duchesse de Bourgogne avait décidé d’y jouer une tragédie tirée de l’Histoire sainte, Absalon de Joseph Duché, et l’on y avait monté un petit théâtre. Toute la cour ne parlait que du costume qu’elle devait arborer dans son rôle, un habit magnifique brodé de toutes les pierreries de la Couronne. Les invités, au nombre de trente ou quarante, étaient triés sur le volet et presque tous issus de la famille royale. Je sentis que Sa Majesté y pensait et il me dit, après environ une heure et demie, qu’il souhaitait s’en aller dîner afin de partir à Marly et d’en revenir à temps pour la représentation. Cette fois, je ne m’en inquiétais pas : avec les deux premières séances, j’avais désormais tout ce qu’il me fallait pour peindre à l’infini son portrait …

                La décision de Sa Majesté me parvint quelques jours plus tard. La réplique qu’il m’avait commandée resterait finalement à Versailles, tout comme l’original, et je devais peindre un nouveau tableau, le montrant en armure, pour son petit-fils Philippe V. Cette œuvre fut expédiée en Espagne le 16 septembre 1702, et je crois qu’elle s’y trouve toujours. Quant à l’original de mon portrait royal… il fut accroché à Versailles, dans le salon d’Apollon, au-dessus de la cheminée. Rendez-vous compte : la salle du trône... Son mobilier d’argent avait été fondu depuis plus de dix ans, remplacé par du bois doré, mais ses tentures, elles, n’avaient pas changé. L’été, c’étaient des broderies d’or et d’argent, et la pièce paraissait plus riche que la chambre du roi elle-même… L’hiver, elles laissaient place à du velours rouge, scandé par des pilastres d’or. Tel était le décor de mon œuvre…

                Voilà bien des années, désormais, que Sa Majesté n’est plus, et je suis moi-même un vieil homme, mais mon tableau n’a pas bougé, ce qui me procure une immense fierté. Jamais aucune de mes œuvres n’a été si diffusée ou si copiée. En face d’elle est présenté un portrait de Louis XV que j’ai peint lorsqu’il avait vingt ans, et qui prouve bien que je sais parfaitement m’adapter au temps. J’espère que jamais ces deux œuvres ne seront séparées, ni ce salon modifié… il n’est pas interdit de rêver. Après tout, qui aurait pu imaginer que ce serait moi, peintre né aux pieds des Pyrénées, qui allait peindre un si fameux portrait ? Cette œuvre m’a apporté la célébrité, une part de ma richesse, et tout ce que je pouvais désirer.

                Mais voilà bien longtemps que vous m’écoutez jacasser. Quoi ? Pensiez-vous que sur un sujet pareil, il ne vous faudrait que quelques minutes pour vous en tirer ? J’espère au moins avoir assouvi une bonne fois pour toute votre curiosité : peut-être aurais-je ainsi une chance de retrouver bientôt ma chère tranquillité…

Les faits rapportés dans ce texte ont été reconstitués avec autant de vraisemblance que possible en s’appuyant sur les sources qui relatent les trois séances de pose du roi : le Journal du marquis de Dangeau et la correspondance de madame de Maintenon. Les citations de cette dernière sont empruntées à sa lettre au comte d’Ayen envoyée de Versailles le 11 mars 1701, jour de la deuxième séance. La description de la duchesse de Bourgogne reprend des citations de l’éloge funèbre écrit dans ses Mémoires par le duc de Saint-Simon. Le dévoilement du portrait dans les Grands Appartements est décrit par le Mercure de France, grand journal de l’époque.

La chronologie des faits adapte celle établie par Ariane James-Sarazin dans son catalogue raisonné publié en 2016. La description de l’appartement de madame de Maintenon s’appuie sur l’article d’Hélène d’Himmelfarb et celle du salon d’Apollon sur celui d’Alexandre Maës.

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