Château de Versailles

Hommage à Gérald Van der Kemp

Centenaire de la naissance du conservateur en chef du Château de 1953 à 1980

La Présidente du château de Versailles, Catherine Pégard, a rendu hommage au conservateur en chef du Château de 1953 à 1980 à l'occasion du centenaire de sa naissance.

Discours en hommage à Gérald Van der Kemp par Catherine Pégard, Présidente de l’Etablissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles.

25 octobre 2012


    Quelques mots, … ce soir, je ne vous dirai que quelques mots car il me revient la tâche bien hasardeuse et périlleuse de parler devant vous qui l’avez côtoyé, qui avez travaillé avec lui, qui l’avez aimé, de Gérald Van der Kemp, que je n’ai moi-même jamais rencontré. J’éprouve en l’avouant, le grand regret que ma vie antérieure, ma vie de journaliste qui m’a donné de connaître tant de personnalités illustres et différentes, ne m’ait pas offert cette chance. Car j’aurai aujourd’hui beaucoup de questions à lui poser et surtout bien des conseils à recevoir de lui.

    Néanmoins, il m’est devenu désormais, non pas familier – ce mot n’est pas je crois, du vocabulaire de Gérald Van der Kemp – mais, si j’ose dire, il est entré dans ma vie. D’abord parce que son ombre gigantesque reste partout dans Versailles, plus de trente ans après qu’il l’a quitté. Surtout parce que Gérald Van der Kemp dont nous aurions fêté, cette année, les 100 ans, est de ceux que le temps n’efface pas ou ne renvoie pas à l’indifférence.

    Vous êtes là, ce soir, pour en témoigner. Mais j’aurai bien garde de vous citer, redoutant d’oublier les liens les plus forts, les amitiés les plus longues.

    Je ne nommerai donc que vous, sa petite fille, Chère Alix, si vous le permettez, qui avec tant de gentillesse et de modestie, avez souhaité avec nous, que cet hommage lui fut rendu.

Les conservateurs de Versailles
Inf2 dimanche - 15/07/1973 - 59s
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    Et puis Béatrix Saule, qui dirige le Musée du château de Versailles, et qui, année après année, comme nous venons de le voir, poursuit avec opiniâtreté cette œuvre sans fin : faire vivre Versailles. Je n’ai aucune peine à imaginer la jeune diplômée brillante, assise au bout de la table de réunion de la Conservation que son patron appelait, avec cette infinie courtoisie qui le caractérisait, « Mademoiselle », alors qu’elle attendait son premier enfant. En 1976, cette jeune femme éblouie sans doute, découvrait Versailles certes, mais aussi un monde, le monde de Gérald Van der Kemp.

    Ce n’est, sans doute, pas tout à fait un hasard si, lorsqu’on regarde les images des journaux télévisés de l’époque, on songe irrésistiblement à Sacha Guitry. La prestance, la fleur à la boutonnière, la canne au pommeau d’argent, la voix cuivrée et l’œil qui frise, cette distance invisible dont il ne se défaisait jamais, tout semble évoquer en Gérald Van der Kemp « le maître » avec lequel il fit ses premiers choix très modernes pour sauver Versailles.

    Car lorsqu’il est nommé à 41 ans conservateur en chef « faisant fonction » du Musée de Versailles, après la mort brutale de Charles Mauricheau-Beaupré sur une route du Canada, l’une de ses premières décisions est d’autoriser le tournage de « Si Versailles m’était conté » qui reste, à ce jour, la plus ingénieuse des publicités pour ce château.

    Et Sacha Guitry en devient mécène – ce que l’on sait moins – en versant une partie de ses droits pour la sauvegarde de Versailles, l’obsession de Gérald Van der Kemp.

    Cette obsession, il l’a dès sa nomination comme conservateur adjoint de Versailles, au lendemain de la guerre, en 1946. Elle s’est sans doute construite dans ces années sombres où, fait prisonnier en Normandie d’où il s’évade en juin 1940, il suit les tribulations des trésors du Louvre en exil, qu’il protège avec courage. Là, se bâtit sa légende, si joliment contée par son biographe Franck Ferrand, cette légende qui veut qu’il s’endorme chaque soir aux pieds de la Joconde, elle-même « repliée » dans le Lot, dans le château de Montal.

    En tout cas, quand il prend ses fonctions en 1953, il s’est déjà fixé à lui-même sa feuille de route. Même s’il est un grand conservateur, il ne sera pas un patron de Versailles…ordinaire. Ses paroles, comme ses décisions, peuvent être lapidaires.
 
    Il estime qu’il a trouvé ce palais « dégoutant, vide, mort ». « J’ai voulu, [confie t-il] qu’il redevienne vivant, beau à regarder comme il l’était du temps du roi, le symbole de l’élégance française, du raffinement, du goût. Il fallait le remeubler, le vêtir, le dépoussiérer. » Ce sera la passion de Gérald Van der Kemp. Il y consacrera sa force de persuasion, son charme, ses réseaux comme l’on dit aujourd’hui – en vérité, ses amitiés. Avec la complicité somptueuse, originale, de sa seconde femme Florence, qui lui ouvrira notamment les portes de l’Amérique et fera de sa table à Versailles, un des lieux glamour de la vie parisienne !

    Vous connaissez tous ces anecdotes – certains d’entre vous en furent les victimes consentantes – qui montrent un Gérald Van der Kemp, convaincant un ami à la fin d’un déjeuner, de rendre à Versailles une pièce de sa collection. Il a l’intuition et le coup d’œil pour détecter dans un salon, l’objet noirâtre, un brin « mochasse », qui, restauré, occupera merveilleusement sa place dans l’appartement du roi. Gérald Van der Kemp invente le mécénat d’avant les lois qu’imposera son lointain successeur Jean-Jacques Aillagon pour le relancer. Ce mécénat, c’est la générosité, née des goûts et des sentiments partagés dont nous savons bien, nous ici, qu’ils sont simplement essentiels. Mais ce mécénat est sous-tendu et soutenu par une politique culturelle tout aussi indispensable que conduit le voisin de Gérald Van der Kemp à la Lanterne, André Malraux aux côtés du Général de Gaulle. Pour tous, Versailles est un élément de la grandeur de la France. Van der Kemp l’entend ainsi et l’affirme. Fastueusement. Fermement, derrière l’exquise douceur de ses manières.

    Lui qui parle si bien de la « magie solaire » qui traverse, ici, les siècles, il a cette magie de rassembler sur Versailles les plus belles configurations astrales, françaises et internationales, au point qu’il en fut bien, le dernier roi.

    Je ne ferai pas la litanie des restitutions, des restaurations que Versailles lui doit, au fil des vingt-sept années de son règne. Elles s’animent devant nous, ce soir, dans la beauté d’une nuit lumineuse.

    Et puis, elles nous donnent le vertige, à nous qui avons encore tant à faire ou à refaire, un demi-siècle plus tard ! Mais tout de même, avec, ne l’oublions pas, l’architecte en chef du palais, Marc Saltet, c’est la réouverture de l’opéra royal, la restitution de la Cour de marbre et du Grand Trianon, la réouverture du Petit Trianon, la restauration de la chambre de la reine… Et encore le retour de tant de meubles, d’objets, de peintures des collections royales telles que l’immense tableau de Véronèse qui rejoint, en 1961, le salon d’Hercule.

Et enfin, comme le couronnement d’une vie, la restauration de la chambre du roi.

Les artisans de Versailles
Inf2 dimanche - 15/07/1973 - 27min53s
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    Valéry Giscard d’Estaing l’inaugure, en juin 1980, au moment où Gérald Van der Kemp doit quitter ses fonctions, avec comme il le dit à la télévision, la voix un instant étranglée, un « chagrin profond ». Mais ce grand témoin d’un monde évanoui n’est pas homme à « prendre sa retraite ». Il est déjà, dépêché par l’Institut de France, à Giverny où avec l’enthousiasme d’un jeune homme et toujours le soutien flamboyant de sa femme, il ressuscite la demeure de Claude Monet qui n’était plus qu’une maison délabrée dans un jardin abandonné d’un village ignoré de Normandie.

    Il s’y éteint le 28 décembre 2001 et sa femme y poursuit son œuvre jusqu’à sa mort en 2008. Vous me disiez, cher Hugues Gall, qui lui avez succédé à la tête de la Fondation Claude Monet, que cette année ce sont plus de 600 000 visiteurs qui ont découvert le jardin que le peintre décrivait comme son « chef d’œuvre ».

    Gérard Van Der Kemp a rendu la vie à Giverny comme il a imposé un nouveau Versailles en faisant de chaque chantier un nouvel événement médiatique qui mettait en valeur tous ceux qui, avec lui et son équipe rapprochée, faisait Versailles, chaque jour.

    Car Gérald Van Der Kemp a aussi créé les ateliers de sculpture sur bois et sur pierre, de dorure, d’horlogerie, de tapisserie, indispensables, disait-il, à une maison princière. Ainsi fit-il aussi du château de Versailles la vitrine des métiers d’art français qu’il est aujourd’hui. Ce sont ces artisans qui grâce au tombé d’un tissu, au tic-tac d’une pendule, à la présence d’une sculpture, à la lumière d’une girandole donnent aujourd’hui à
6,5 millions de visiteurs l’impression de rentrer dans l’intimité d’une demeure royale.

    Hier, tandis que nous découvrions le faste retrouvé du Salon de Mercure, un de ces artisans, un tapissier, me confiait qu’il retrouvait-là le style Van Der Kemp mais aussi qu’aujourd’hui, comme il y a trente ans, il constatait qu’il devait à Versailles de pouvoir encore exercer son métier et défendre le savoir-faire français. A y bien réfléchir, je pense que c’est cet hommage-là qui aurait le plus ému Gérald Van der Kemp.

Gérald Van der Kemp

Gérald Van der Kemp n’est pas un total inconnu du monde des musées lorsqu’il prend la tête de Versailles.

Né en 1912, il est issu d’une bonne famille et se consacre à la peinture en amateur. Élève de Gaston Brière, il entre au cabinet des Dessins du Louvre en 1936 et est chargé pendant la guerre des déplacements des oeuvres du musée à Valençay puis à Montal. Il sauve ainsi la Vénus de Milo, la Victoire de Samothrace ou encore plusieurs pièces des musées Cognacq-Jay, Guimet ou Nissim de Camondo. Par son dévouement, il se fait suffisamment remarquer par le directeur des Arts et des Lettres, Jacques Jaujard, pour se faire nommer conservateur adjoint en 1945 à Versailles. Il accepte cette nomination à contrecoeur, pensant compromettre sa carrière d’artiste peintre. Il attire par la suite l’attention d’André Cornu lui-même, qui choisit de l’installer, au détriment de Pierre Verlet, à la tête de Versailles à la mort de Charles Mauricheau-Beaupré en 1953. Face au tollé des conservateurs, il demeure conservateur « faisant fonctions » jusqu’en 1955, date à laquelle il obtient définitivement le titre.

La "marque" Van der Kemp (VdK pour les initiés) se fait tout de suite sentir. Il comprend d’emblée que l’image d’un établissement culturel passe par celle qu’il renvoie. Il stoppe les visites menées par les gardiens au profit de celles faites par les étudiants, tandis que le manque à gagner de ces premiers est compensé par des primes supplémentaires. Mais, surtout, il dote le château de toilettes publiques et d’une cafétéria en sous-sol pour accueillir les touristes de plus en plus nombreux. Pour les divertir, on leur offre même les premières fêtes de nuit entièrement électrisées, qui suscitent la curiosité avec la mise en place de la stéréophonie. Dans un véritable son et lumière, Pierre Fresnay narre l’histoire du château à travers le spectacle logiquement intitulé "À toutes les gloires de la France".

Les circonstances chronologiques aident aussi le nouveau conservateur à frapper un grand coup. Il organise, en 1955, pour le bicentenaire de sa naissance, une exposition ayant pour titre "Marie- Antoinette, archiduchesse, dauphine et reine ". Le public est au rendez-vous et ce sont plus de 250 000 personnes qui se pressent pour venir voir les souvenirs de la reine déchue.

Van der Kemp, dans les premiers temps de son "règne", s’appuie sur les compétences de l’architecte André Japy. Versailles jouit d’ailleurs maintenant de beaucoup de crédit auprès d’André Cornu, qui délie les cordons de la bourse du gouvernement avec plus de facilité. Japy décide donc de s’attaquer à un projet d’envergure : la restauration de la salle d’opéra si transformée depuis Louis-Philippe. Un travail d’archéologie historique important, sans doute comme il n’y en a jamais eu auparavant, est entrepris afin de redonner à la salle de Gabriel tout son éclat d’antan : le mobilier est refait à l’identique, le rideau de soie est tissé à Lyon et le plafond de Durameau, qui avait été roulé et mis dans les dessous, retrouve son emplacement d'origine. Respectant les consignes de sécurité d’alors, l’architecte condamne toutefois une bonne partie de la machinerie originelle, notamment par l’installation d’un mur coupe-feu. Les travaux sont tout juste achevés pour recevoir merveilleusement la jeune reine Elizabeth II et le président René Coty, le 9 avril 1957.

Extraits de l'ouvrage "Versailles pour les nuls"
Mathieu da Vinha
Raphaël Masson
Editions First - 323 pages