Restaurer une charpente à la structure complexe

Petite sœur de la Sainte Chapelle, à Paris, la Chapelle royale cache sous sa toiture une magnifique charpente en chêne, très altérée par les infiltrations d’eau. Sa restauration remet en jeu les rapports de force intenses qui se jouent au-dessus de fresques particulièrement précieuses.

128 fermes et demi-fermes

Nombre de fermes et demi-fermes de charpente à restaurer

130 mètres linéaires

Longueur de sablières à remplacer

48 m³

Volume de bois à déposer-reposer

Une structure imposante

Bien campé sur un épais soubassement, le haut de la Chapelle royale s’élance, depuis l’arc de ses contreforts, vers l’horizon. Une fois ôtée sa toiture gracile égayée de nombreux ornements, se joue une autre partie où la compacité du bois rivalise avec les combinaisons de forces invisibles. Une charpente hors normes déploie ses fermes, entraits, arbalétriers et autres renforts qui se contrecarrent sur près de dix mètres de hauteur, soit trois niveaux de structure, pour supporter le poids de sa parure en plomb évaluée à plus de 400 tonnes. Elle surplombe les peintures inestimables de la voûte intérieure de l’édifice, ciel traversé par l’iconographie de la Sainte Trinité.

Tout aurait peut-être été plus simple si le toit de la Chapelle n’avait pas été doté d’un lanternon qui le rehaussait encore d’une vingtaine de mètres. L’élément central, surmonté d’une croix, avait commencé à lui nuire dès sa construction. Il s’avéra trop lourd et fut détruit en 1764. De faux arêtiers, conçus pour amener les regards jusqu’à ce point culminant, forment, en revanche, toujours un retrait dans la toiture à ses quatre coins. Ces redents ont accentué les infiltrations d’eau qui, très progressivement, ont entraîné le pourrissement d’un grand nombre d’éléments. Ceux-ci se délitent dans la main comme de la mie de pain.

L’ampleur des dégâts

D’énormes chéneaux en pierre masquaient la partie basse de la structure. Pour la première fois depuis l’édification de la Chapelle, ils ont été retirés. C’est ainsi que s’est dévoilée l’ampleur des dégâts. Le diagnostic mené pièce par pièce, dont certaines en laboratoire, a permis de consigner les désordres causés, en grande partie, par l’eau de pluie dans un lieu particulièrement exposé aux vents. Les pannes sablières extérieures qui ceinturent le haut des murs et sur lesquelles repose l’essentiel de la charpente devaient être remplacées à 90 %. Dessous, les poteaux sur lesquels s’appuient les fermes d’un côté à l’autre du monument se montraient très détériorés. Dessus, plus d’un tiers des blochets qui servent de jambes de force aux arbalétriers se révélaient défaillants. Puis, c’est toute une ramure de bois dont il a fallu vérifier avec minutie chaque élément. De cet assemblage tout à fait unique, il reste, notamment, l’ensemble formé par les faux-entraits et les contreventements qui soutenaient l’ancien lanternon et qui sont restés intacts.

L’un des charpentiers du chantier insiste sur le caractère exceptionnel de cette charpente dont les arbalétriers, d’un seul tenant depuis le pied de la toiture jusqu’à son faîtage, présentent des longueurs et des sections tout à fait inhabituelles. C’est la première fois, au cours de sa carrière déjà longue, qu’il travaille sur de telles pièces : « Il faut pouvoir trouver des arbres aussi grands ! Et comment ont-ils fait, autrefois, pour les monter jusque-là ! », d’autant plus, précise-t-il, qu’au moment de leur pose, le bois était encore vert, donc plus lourd… Stéphane Masi, qui dirige le chantier de restauration de la Chapelle, compare à un jeu de Mikado cette structure monumentale traversée de forces contradictoires dont les études préliminaires ont révélé qu’elle était, en réalité, surdimensionnée. Certaines de ses altérations ont même été causées par la multiplicité des assemblages.

Une charpente suspendue temporairement au-dessus de la voûte

Avec l’affaiblissement de certains de ses points, la charpente s’était dangereusement affaissée et désolidarisée. Impossible de travailler de manière sûre dans un lieu aussi incertain. De grosses poutres métalliques sont venues enserrer et maintenir fermement certaines fermes. Avec l’aide de vérins, elles les ont très légèrement soulevées, d’à peine un millimètre. Elles soulagent ainsi les parties les plus sollicitées, ce qui permet de dégager les éléments sur lesquels intervenir. Des poteaux entiers sont, en effet, changés. Des « greffes » remplacent les parties les plus défectueuses. Elles sont intégrées avec une grande précision, leur calepinage laissant des traits nets sur le chêne neuf qui tranche avec la patine de la construction séculaire.

Selon des protocoles mis au point par la maîtrise d’œuvre, les charpentiers mettent fin à la lente détérioration du chef-d’œuvre de chêne. Ils ont commencé par le bas et progressent doucement, mais sûrement, d’un niveau à l’autre. Un plancher temporaire a été installé pour qu’ils puissent travailler avec aisance et en toute sécurité. Chacun s’affaire de son côté et flotte dans l’air un parfum de bois fraîchement coupé. Les hommes ignorent la tension extrême de ces pièces gigantesques qui soutient la charpente, ils se glissent avec agilité, parfois sautent d’une poutre à l’autre, heureux de contribuer à son plein rétablissement.